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Nietzsche et la grâce, par Lotfi Hadjiat

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Un soir de froide mélancolie automnale où soufflait un vent de désolation tourmentée, affalé devant l’écran de mes déserts sans étoiles, à regarder je ne sais plus quel magma télévisuel absurdement bruyant, Cyril Hanouna m’appelle :

« On a besoin de toi pour un débat sur Niaittcheu, sur BTS », me lança-t-il.

« BTS ? Balance Ton Serpent ? », fis-je sceptique.

« Nan, Balance Ton Suprémaciste. Ouais », dit-il plein d’assurance.

« Nietzsche sur BTS ?… ben écoute… Si tu réussis à fermer ta gueule pendant une heure, c’est faisable », tranchai-je.

« Si je la ferme, je perds toute mon audience. Mais je vais pas te supplier… Ou alors, balance-moi maintenant quelque chose qui déchire, je l’enregistre et je le balance dans l’émission. T’es prêt, wesh ?», fit-il agité comme une hyène qui a perdu sa charogne.

 

Après une hésitation, je me lançai finalement comme une bouteille dans l’océan du chaos. « Pour Nietzsche, le meilleur et le seul guide pour l’âme c’est le corps. Sans le corps, l’âme erre dans les ténèbres, s’y fourvoie et y meurt… De toutes façons, pour Friedrich, il n’y a pas lieu de distinguer corps et âme, corps et esprit, l’esprit n’est que du corps en plus sophistiqué… la chair est source de sagesse, la seule source… Déclaration de guerre contre la mortification de la chair propre à l’Eglise… la vie charnelle affranchie de toutes les entraves dogmatiques de l’esprit affranchirait et la chair et l’esprit donc… Un homme qui glorifie à ce point le corps, la chair, contre la singularité de l’esprit, est un type chez qui la chair n’a jamais exulté. Un frustré de la chair, quoi. Pour ne pas dire un castré de la chair. Surtout avec Lou-Andreas Salomé, avec qui il pensait peut-être jouir enfin de « l’esprit saint de la vie », l’ivresse charnelle, qu’il ne trouvait pas en allant aux putes… Pour Friedrich, l’esprit, au fond, ne cherche pas la vérité, il ne cherche que l’ivresse, l’ivresse de la puissance… Et l’ivresse de l’esprit ne se trouve nulle par ailleurs que dans l’ivresse de la vie charnelle… Pour le disciple de Dionysos, toute la métaphysique se résout dans la chair, dans le corps. La vérité est dans la chair. La chair est vivante et c’est cette vie que l’on nomme « esprit » ; l’esprit de la chair, c’est l’esprit tout court… Nietzsche fut le cobaye malheureux de sa propre philosophie, en finissant comme un légume. On ne devrait pas juger un philosophe à ses pensées mais à ses actes, et à ses non-actes… Voilà… Allo ?», m’interrompis-je.

« Ok, c’est dans la boîte. À plus », me raccrocha-t-il au nez.

 

Je restai dans le silence pendant quelques minutes, perplexe, dubitatif, ne sachant plus que penser de tout ça, du monde, de l’humanité, de la vie, de la mort, de ma vie, de ma mort… Et soudain, Nietzsche apparut devant moi ! Sombre et silencieux, telle une ombre amer. Toute sa splendeur philosophique l’avait quitté. Un halo de lumière étincelante n’auréolait pas sa vénérable moustache qui ne rayonnait plus de gloire spirituelle. Je me cramponnai à mon fauteuil, terrifié par cette manifestation surnaturelle qui me fixait d’un regard lourd d’incompréhension.

« Qu’as-tu fais de la volonté de puissance ?», me dit-il enfin.

Je retrouvai tant bien que mal mes esprits et mon souffle. « Il n’y a pas de volonté de puissance… », balbutiai-je face à son regard toujours interrogateur. Devant son regard silencieux, je poursuivis :

« Il y a seulement le besoin du corps de croître en puissance, un besoin suivi ou pas par l’esprit. Et ce besoin d’accroissement de puissance du corps relève de l’instinct de conservation, instinct de sécurité, car le corps est périssable, comme tu le sais… La noblesse d’esprit consiste précisément à ne pas suivre le corps dans cette logique d’accroissement de puissance, à ne pas adopter cette stratégie sécuritaire, cette stratégie de défense, de conservation, puisque l’âme n’est pas périssable, comme chacun ne le sait pas, et à adopter plutôt une stratégie mentale de conquête, qui n’aspire non pas à la puissance mais à la création, au don. C’est donc bien la conquête qui est propre à l’âme et à son expansion », conclus-je.

« Et si l’âme était périssable ?… », répliqua-t-il gravement.

« Qui peut apporter la preuve de l’impérissabilité à l’âme si ce n’est l’âme elle-même… ? Il incombe à l’âme de ne pas ignorer sa propre nature en s’aliénant dans cette quête de puissance, quête sans issue s’il en est… », lui dis-je en appuyant chaque mot, chaque syllabe.

« Et quelle est donc sa nature ?», fit-il avec une lueur dans les yeux.

« L’amour… », lui répondis-je le plus simplement du monde.

« Je croyais quelque peu en l’amour jusqu’à ce que cette salope de Lou-Andreas… », dit-il sans aller plus loin.

« N’aimer que ce qui est digne d’amour à nos yeux est une espèce de fascination égotique ou charnelle qui n’a pas grand chose à voir avec l’amour… aimer c’est être capable d’aimer ce qui n’est pas digne d’amour à nos yeux… », lui assenai-je.

« Si l’amour est ce que tu dis, alors… je suis incapable d’amour… je ne comprend que l’ivresse », dit-il le regard dans le vide.

« L’ivresse ne peut être qu’éphémère… », ajoutai-je.

« Sans doute…, mais seule l’ivresse a du sens pour moi », insista-t-il.

« Pardon, mais l’ivresse est précisément une absence de sens, ou plutôt une confusion de tous les sens, qui nous console de notre impuissance à trouver du sens, à le créer, à le donner, à l’offrir en partage… », répliquai-je.

« Je te répète que je ne désire que l’ivresse », s’entêta-t-il.

« Oui, l’ivresse de la puissance qui mène inéluctablement à l’effondrement. Combien d’effondrements te faudra-t-il pour comprendre… que ce désir obstiné d’ivresse est la cause de ton infinie amertume, et de ton infinie faiblesse quant à la possibilité d’en sortir ?», lui-demandai-je.

« Puisque je te dis que je suis incapable d’amour… en tous cas, de cette amour christique dont tu parles… », dit-il avec dépit.

« Tu as au moins l’humilité de le reconnaître… et l’humilité est un germe d’amour. À toi de le cultiver, de le faire pousser, de le faire croître… éclore… », lui répondis-je.

« Épargne-moi tes délires de bonne femme », fit-il sèchement.

« Ta négation de la femme est aussi absurde que ta négation de la grâce… je ne peux rien pour toi… », dis-je en le fixant.

« Qu’est-ce que la grâce ?… », dit-il songeur.

« Si on pouvait définir la grâce, ce ne serait plus la grâce », dis-je.

« Réthorique stérile !», me lança-t-il.

« La grâce c’est l’inverse de l’ivresse », lui proposai-je après un court instant de réflexion.

« Tu as beaucoup d’humour », me dit-il en souriant.

« Ce n’était pourtant pas de l’humour. L’ivresse est un enlisement, la grâce est une libération », développai-je.

« Admettons. Et comment recevoir la grâce ?… », me demanda-t-il.

« En la demandant », fis-je narquois.

« Tu es naïf comme un enfant de quatre ans. Remarque, un enfant-philosophe, c’est rare », fit-il d’un sourire.

« Tu m’en vois ravi. Et toi, tu n’es ni philosophe, ni enfant. Tu es… perdition », dis-je hésitant.

« C’est plus fort que moi, je n’arrive pas à être naïf », fit-il goguenard.

« La naïveté procède d’un gouffre d’amour. Et tu te refuses à approcher ce gouffre. Et encore moins à t’y engager… en t’obstinant inlassablement à tendre un fil au-dessus de ce gouffre… un fil d’ivresse ou de vertige… Et tu reviens éternellement à ce fil qui s’effondre toujours. C’est ça ton éternel retour !», lui dis-je en m’esclaffant.

« Ton gouffre d’amour n’est rien d’autre que le gouffre du désespoir, ou de l’espoir, c’est pareil ; ceux qui ont le plus d’espoir sont les plus désespérés. Tout n’est que chaos et ténèbres de toute éternité, le reste n’est que croyances fantaisistes du désespoir », dit-il d’un regard égaré.

« Tu es comme un poisson dans l’océan qui dit que les sommets enneigés sont des croyances fantaisistes », ironisai-je.

« Pardon, mais le sommet enneigé c’est moi !», s’offusqua-t-il.

« Ton ridicule n’a pas de limites ! Je te rappelle que tu n’es qu’un fantôme qui erre dans les ténèbres ! Le vivant ici, c’est moi. Finalement, on ne devrait jamais parler à un fantôme… ! », m’emportai-je.

« Tu es vivant mais tu me rejoindras… ; je te laisse avec tes illusions… », m’assena-t-il.

« Mes illusions ?! Pourquoi es-tu venu alors ?», fis-je interloqué.

« J’ai vu une lueur… ; je n’en peux plus d’errer dans les ténèbres », reconnu-t-il.

« La seule lumière impérissable est la lumière de l’amour », dis-je doucement.

Son regard s’altéra. Sa figure s’estompa peu à peu. Je sentis quelques instants encore sa présence. « Parlons encore… », murmurai-je. Et lentement il disparut.

 

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