Accueil Non classé Ce voile qui dévoile, par Lotfi Hadjiat

Ce voile qui dévoile, par Lotfi Hadjiat

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Le voile musulman dans la société française est en train de devenir un révélateur de cette société ; c’est un voile qui révèle, un voile qui dévoile ! Lacan dirait que le voile est devenu l’anti – « objet a » de l’islam, en cela que le voile est l’objet non pas manquant mais marquant, cause non pas du désir mais de la répulsion. Au-delà des réactions virulentes, provocantes, provocatrices de guerre civile, essayons de comprendre, tant que nous le pouvons encore, pourquoi le voile musulman dans l’espace publique peut autant agacer les Français. Précisons déjà que le voile des musulmanes n’a pas pour seule signification de dissuader les convoitises sexuelles masculines puisque dans nombre de pays musulmans même les petites filles sont voilées ; ce voile a donc aussi une signification sacrée. Voyons bien tout d’abord que ceux qui en sont le plus agacés sont particulièrement ceux qui sont attachés à la république française, ce qui est attendu puisque cette république a été édifiée sur l’anéantissement du sacré religieux. Comme la maçonnerie républicaine s’est débarrassée du catholicisme, elle veut maintenant se débarrasser de l’islam, il reste donc le judaïsme… à ma connaissance, la maçonnerie républicaine ne cherche pas à se débarrasser du judaïsme… Mais le voile peut agacer aussi les Français attachés au catholicisme, ce qui là aussi est attendu puisque les catholiques ont toujours historiquement affirmé et affirment toujours leur désaccord avec des cruciaux points de dogme musulman. Toutefois, l’opposition est plus profonde. En Europe, le sacré a toujours été célébré, depuis la Grèce antique, fêtes publiques, processions publiques, cérémonies publiques… les dionysies en l’honneur du dieu Dionysos (qui ont donné le théâtre), les olympiades en l’honneur de Zeus (qui ont donné les jeux olympiques)… En un mot le sacré a toujours été exprimé, manifesté, extériorisé, par la peinture (Fra Angelico, Raphaël, Veronèse, Tintoret, le Titien, Caravagge, Rembrandt… ), la sculpture (Buonarotti, Donatello… ), la musique (J. S. Bach, Palestina, Monteverdi, Vivaldi, Mozart… ), en tous cas il l’a été, tant qu’il y avait du sacré dans des sociétés européennes qui en furent dépourvues, en tous cas dépourvues de sacré religieux, puisque la révolution laïque le supplanta par un autre sacré : la raison, l’homme et ses passions, la nature… Un autre sacré qui fut lui aussi célébré (Chopin, Liszt, Delacroix, Debussy, Monnet, Rodin… ). En islam, le sacré est plutôt intériorisé. Et même quand il est fêté, c’est plutôt la rupture du sacré qui est fêtée, comme la rupture du jeûne. Le sacrifice de l’Aïd est certes un moment où le sacré est fêté mais pas publiquement. En islam, le sacré est plus intériorisé que célébré, et encore moins célébré publiquement. Nous avons donc deux mouvements historiques concernant le sacré, intériorisation et extériorisation, complètement antagoniques. Deux modes d’être différents. Et le voile est le signe de cette intériorisation. En islam, le sacré ne se dévoile pas, même le livre sacré de cette religion reste ésotérique, et les musulmans qui tentent aujourd’hui de découvrir, de dévoiler ce sens ésotérique, caché, voilé, osent à peine le faire, considérant que ce voilement ésotérique est lui-même sacré, ou le font avec tellement de précautions qu’ils ne dévoilent finalement rien, ou n’affirment rien de ce dévoilement, craignant d’altérer le sacré. En Europe, historiquement, le sacré se dévoile, il se manifeste, il s’incarne même : le Christ. Le visage de Marie et du Christ, ainsi que son corps dénudé, sont visibles dans les églises, les musées, les places publiques de certains villages… Mais le visage du prophète de l’islam ne l’est pas, visible, il est même interdit de le montrer, de le représenter ; il fut représenté dans les miniatures persanes il y a fort longtemps, mais aujourd’hui cela est strictement interdit. En islam, le sacré n’a pas de visage, en Europe il en a. En islam, on ne manifeste pas le sacré, en Europe on le manifeste, l’a manifesté, comme pour le faire advenir (aujourd’hui, il n’y a plus rien de sacré en Occident, excepté l’argent, qui reste le seul sacré, et que l’on manifeste avec beaucoup de zèle !). En islam, on ne veut pas faire advenir le sacré, on considère que l’homme ne peut pas le faire advenir ou participer à le faire advenir, et que seul Dieu le peut. Ces deux modes d’être sont-ils conciliables ?… L’intériorisation dit à l’extériorisation : « intériorise, prends exemple sur moi ». Et celle-ci dit à celle-là : « extériorise, pour faire éclore ton sacré ». Les deux veulent l’emporter, il y a un enjeu de victoire. Certaines victoires émancipent l’homme. D’autres non. La victoire de l’escroc, du tricheur, du criminel, de l’usurier n’émancipe rien du tout. Une victoire imaginaire n’émancipe pas non plus. Une victoire bien physique, bien sanglante n’émancipe pas forcément. En arriver à tuer son voisin dans une dispute sanglante pour un désaccord mineur (par exemple, une branche d’arbre qui empiète dans son jardin, et que vous refusez de couper… ), ce n’est pas une victoire qui émancipe. La seule victoire qui émancipe vraiment est celle qui confirme une conviction profonde. Cette victoire peut avoir lieu sans confrontation : par exemple, un ange se manifeste à vous et vous confirme que vos convictions sont bonnes, sont justes. Je reconnais que ça n’arrive pas tous les jours ! Ici, il n’y a pas confrontation, mais il y a quand même victoire de vos convictions. Prenons le cas maintenant où il y a victoire d’une conviction au bout d’une confrontation… d’arguments, bien-sûr. Une conviction ne peut pas triompher à coups de poings dans la gueule, mais à coups d’arguments. L’acquisition d’une connaissance est certes une victoire sémantique, mais la victoire qui confirme une connaissance ou une conviction est une victoire sémantique encore plus grande. Cette quête de victoire sémantique est universelle chez l’homme. Irrépressiblement, on veut avoir raison et on a du mal à reconnaître que l’on n’a pas raison, invariant anthropologique universel. Que l’on soit religieux ou pas, cet invariant se vérifie toujours et partout. Revenons donc à la victoire sémantique en jeu dans la confrontation entre l’intériorisation du sacré marquée par le voile et l’extériorisation du sacré, comme du non-sacré d’ailleurs. Car avant d’y considérer l’enjeu d’une victoire politique, il y a déjà cet enjeu de victoire sémantique. Étant entendu qu’il peut y avoir, dans d’autres cas, victoire politique sans victoire sémantique : fraude, triche, manipulation, contraintes, menaces, rituels… ou carrément élimination pure et simple de l’adversaire… Il s’agit donc ici concrètement de se demander qui pourrait l’emporter entre l’intériorisation du sacré marqué par le voile et son extériorisation. Voyons bien que ce qui agace c’est précisément le voile comme marque. Les bouddhistes, par exemple, intériorisent le sacré sans marquer cette intériorisation par un voile. Le voile agace ceux pour qui le sacré n’a de sens que s’il se dévoile, et qui voient dans ce voile et un voilement du sacré et un voilement de l’intériorisation du sacré, un double voilement, un excès de voilement. Et les musulmanes voilées estiment que le sacré n’est pas exposable à tous les yeux. Comme il y a certaines vérités qui ne sont pas dicibles à toutes les oreilles. « Combien de vérité un esprit supporte-t-il, combien de vérité ose-t-il ? Cela devint pour moi de plus en plus le véritable étalon de valeur », disait Nietzsche. Quelle est donc cette vérité religieuse qui ne serait pas dicible, pas exposable à tous… et que les musulmanes voilerait à ces regards. Eh bien, c’est cette vérité que rien ne tiendrait ici bas, que tout serait périssable excepté Dieu, et que s’attacher au périssable mènerait donc à l’égarement, la perdition… Évidemment, on peut tout à fait adopter cette manière d’appréhender la vie, cette vison de l’existence sans pour autant se voiler le visage ou les cheveux. Le voile voilerait donc cette vérité intenable, insoutenable pour certains ; le voile leur dit : « vous ne pouvez soutenir une telle vérité, la vérité du renoncement au monde ; vous êtes trop faibles, je vous voile donc cette vérité ». Préjuger de la faiblesse de l’autre ne peut évidemment que l’énerver ! D’autant qu’il n’y a pas une seule conception de Dieu, y compris en islam, et donc pas une seule conception du monde par rapport à Dieu, et donc pas une seule conception du renoncement au monde. La conception la plus répandue est celle des « transcendantistes », où Dieu est séparé du monde ici-bas après l’avoir créé, et donc séparé de l’homme qui vit ici-bas. Puis il y a la conception transcendanto-émanatiste, où Dieu est lié par causalité à sa création dont il est cause permanente par émanations mais dont il reste distinct (Avicenne). Il y a aussi les transcendanto-causalistes, qui considèrent Dieu comme cause finale du monde dont il reste distinct mais qui ne croient pas à l’immortalité individuelle de l’âme (Averroes). Puis encore le panenthéisme, où Dieu est immanent à sa création tout en gardant une transcendance (Ibn Arabi, Roumi, Suhrawardi), et enfin il y a les panthéistes, extrêmement rares, où Dieu est entièrement immanent à l’âme de l’homme, sans transcendance (El Hallaj, panthéisme spirituel). Spinoza aussi était panthéiste mais selon un panthéisme ontologique. Ainsi donc, le transcendantiste stricte renoncerait au monde car périssable et séparé de Dieu, lors que les autres ne renonceraient qu’à la souveraineté du monde, pas au monde, car celui-ci est une manifestation divine dont il faut écouter les signes, comprendre le sens… jusqu’à percevoir la souveraineté divine. Le voile des musulmane marque-t-il le renoncement au monde ou seulement à la souveraineté du monde ?… S’il marque le renoncement au monde, il le marque aussi à ses signes, son sens, ses altérités, ses messages, compte tenu que tout le message divin est dans le livre sacré de l’islam, et dans ce cas, le voile est plus qu’une marque, il est une coupure, une séparation d’avec le monde – dans le sillage de la conception de Dieu séparé du monde -, et cette coupure du monde, cette séparation, cette rupture marquée agace certains Français ; ici, la situation conflictuelle me semble difficilement conciliable, peut-être impossible. Mais si leur voile marque le renoncement seulement à la souveraineté du monde, alors l’écoute des signes du monde, de ses messages, de l’altérité, de l’autre, fait que la conciliation devient possible. Il n’en reste pas moins que le voile ne tranche pas le débat entre les transcendantistes, les immanentistes, les causalistes ou les émanatistes… Qui a raison ? On aimerait bien savoir. Le voile ne se prononce pas… tout l’islam est suspendu, réduit à un bout de tissu qui ne se prononce pas, mais qui déclenche la parole, qui révèle la parole, et qui énerve. Si le voile affirme finalement le renoncement comme coupure, comme séparation, comme rupture, eh bien précisément il y aura rupture, sans doute violente, et peut-être irréversible. S’il s’affirme comme renoncement dans la finalité seulement, alors l’espoir d’une conciliation est permis. Moi ce qui m’agace bien plus que ce voile réducteur qui n’est qu’un effet de réseaux de prosélytisme puissants et pas une cause, réseaux dont l’État français s’accommode tout à fait, c’est que les Français ne soient pas agacés, ou pas assez, de l’effondrement radical voire terminal de la France et son identité par une classe politico-médiatico-financière qui ose encore plastronner devant les caméras. J’en suis tellement effaré que je n’y crois pas.

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